2013-01-17

L'Affaire de l'acteur russe

Le pitch



Je me suis dit qu'après que tous les grands noms qui ont contribué à faire de "l'Affaire de l'Acteur Russe" un drame national aient donné le leur, et puisqu'on me le demandait avec autant d'insistance, je me devais, à mon tour, de faire partager mon avis sur l'actualité. L'histoire en elle même, si elle ne présente que peu d'intérêt en ce qui concerne le protagoniste - il ne s'agit après tout que d'un banal cas d’exil fiscal rendu bankable par la personnalité de l’intéressé - se distingue en revanche, par les déclarations de ses seconds rôles, et en particulier celles que j'aimerais mentionner ici parce que leur portée me semble être passée injustement inaperçue.




Résumons brièvement (ce qui n'est pas mon fort, on l'aura compris):
  • Depardieu: "Sarko c'est mon pote, j'ai pas envie de payer d'impôts, je me barre avec mon oseille"
  • Ayrault: "Minable !"
  • Depardieu: "C'est toi le minable ! puisque c'est comme ça, je me barre chez mon autre pote Poutine parce que là bas, au moins, c'est une vraie démocratie !"
  • Torreton: "Non, non, il a raison, c'est toi qu'est minable !"
  • Deneuve: "Gégé, c'est mon pote, donc Torreton, t'es rien qu'un jaloux."
  • Les autres: "Enculé ! Pédé ! Non c'est pas moi, c'est toi ! Miroir !"

Jusqu'ici, les citations sont apocryphes dans un but évident de vulgarisation, la profondeur des propos réellement tenus étant trop technique pour mon lectorat (avec lequel je refuserai bien entendu de partager ma fortune, lorsqu'il aura enfin eu le bon goût de bien vouloir la faire). La citation suivante, de Mme Deneuve, provient en revanche d'une source sûre, puisqu'il s'agit de Libération ("pun intended" comme on dit dans le Bouchonnoix):
"L’homme est sombre, mais l’acteur est immense et vous n’exprimez finalement que votre rancœur [...] Qu’auriez vous fait en 1789, mon corps en tremble encore !"
Catherine Deneuve, "Libération", le 21/12/12

Ce qu'en disent les autres

Ah ha ! Me dis-je: «Torreton collabo !» Pas mal, ça n'aura pas traîné. Mais minute ! - comme on dit dans ces cas là - quelque chose ne colle pas... Jusqu'ici, l'arme du « M. Untel nous rappelle les heures les plus sombres de notre histoire », quand celui-ci aura évoqué l'idée de baisser ou d'augmenter la TVA, est utilisée à l'envi dans l'arène politico-médiatique, plus souvent il est vrai par les héritiers d'une droite anti-gaulliste qu'on aurait pu imaginer gênée par un tel argumentaire (mais bon, ils osent tout et c'est d'ailleurs à cela qu'on les reconnaît). Y aurait-il une nouvelle mode dans l'accusation outrancière, qui remonte à d'autres heures, encore plus sombres, car plus lointaines de notre histoire ? (d'autant plus sombres du reste, qu'abordées dans ces cours hivernaux d'histoire-géo de seconde, passés près du radiateur et suivant directement l'heure du déjeuner).

Les gens connus ayant donné leur avis, internet vient à la rescousse avec ses escouades de gens non connus, peuplade primitive qui habitait autrefois les troquets, dont j’espère bien, tôt ou tard, ne plus faire partie, afin de pouvoir la moquer avec davantage de distance. Et ce sont certains, parmi ces commentaires qui m'ont troublé, que je livre ici:
Christophe Carron@krstv
"Qu'auriez-vous fait en 1789?" is the new "Qu'auriez-vous fait en 40 ?". Par Deneuve (qui défonce Torreton). huffingtonpost.fr/mobileweb/2012…

William Réjault@williamrejault "Qu'auriez-vous fait en 1789 ?" Ou quand Catherine Deneuve s'approprie le point Godwin et le francise. #depardieu #liberation

Par Muscul - 21/12/2012 - 11:23 - Signaler un abus
Torreton
Bonjour,
On imagine parfaitement ce monsieur Torreton sous l'occupation ou en 1789..
Il aurait écrit beaucoup de lettres!
Bravo à Mme Deneuve.

Exégèse


J'avais, moi aussi, imaginé qu'il s'agissait d'un lien entre les deux périodes, tout à fait farfelu certes, mais venant après tout de la scène médiatique où rien de sensé n'est émis impunément.

Je pris soudain conscience qu'au delà du grotesque, il y avait là la manifestation d'un phénomène d'une toute autre ampleur : la victoire complète des années fric - les années 80 - et leur présentation orientée politiquement en 1989, du bicentenaire de la révolution française (emission de radio). Pétri dans mes certitudes, je vivais toujours sur l'idée que malgré la frénésie de consommation qui anime ce que l'on appelle bien charitablement nos « sociétés » (groupe d'individus unifiés par un réseau de relations, de traditions et d'institutions), l'image de la Révolution Française restait positive : la lutte contre la monarchie absolue, la liberté pour les peuples, l'abolition des privilèges, l'avènement de la république moderne, la constitution, l'abolition de l'esclavage etc. Quels que soient d'ailleurs les succès divers de ces idées aujourd'hui, elles me semblaient néanmoins devoir conserver un caractère positif.

Car enfin, que signifie la saillie de Mme Deneuve ? En 1789, certains fuyaient à l'étranger avec le maximum de possessions, c'étaient les aristocrates. Avec ceux ci, lorsqu'ils les attrapaient, les révolutionnaires, peuple écrasé par l'impôt et les privilèges, procédaient à une nouvelle répartition, de manière sans doute assez brutale et expéditive. Rappelons à toutes fins utiles que parmi les causes majeures de la révolution française, figurent en bonne place les abus et exactions des fermiers généraux, percepteurs privés, employés par le pouvoir royal (wikipedia: ferme générale). Deneuve accuse donc Torreton d'être du côté de ces révolutionnaires sanglants contre les gentils aristocrates qui voulaient seulement pouvoir jouir tranquillement de leur îlot de fortune au sein d'un océan de pauvreté. Quoi de plus normal, en effet, quand on est un winner ? Et il est effrayant de penser qu'aujourd'hui encore, certains archaïques pourraient avoir le goût de se révolter, fût-ce sans violence.

Ainsi, Mme Deneuve considère qu'à l’époque, Torreton aurait pris le parti du peuple contre les aristocrates. Et son corps auguste en tremble encore. Nous aussi.

On va tous mourir



Il convient de rapprocher cette histoire de la déclaration de M. Séguéla dans l'Affaire de la Rolex de Sarko (vidéo): "C'est une erreur journalistique. Comment peut-on reprocher à un président d'avoir une Rolex. Enfin... tout le monde a une Rolex. Si à cinquante ans, on n'a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie !".

Prenez garde ! Ça se décomplexe de plus en plus ces derniers temps, signe qu'on éprouve de moins en moins la nécessité de se planquer. On pourrait bien changer de système politique très vite, sans s'en rendre compte, ou presque: d'une part, Serge Dassault nous rappelle que les Chinois, eux, travaillent sans se plaindre (vidéo), d'autre part on peut s'asseoir sur le résultat d'un referendum sans provoquer de réactions perceptibles. M'enfin bon, moi pour ce que j'en dis, hein...

1 comment:

  1. Catherine Deneuve semble plutôt penser à 1793 et à la Terreur, pour autant l’amalgame reste douteux. S'il est raisonnable de critiquer la Révolution française pour ses mauvais côté, réduire cette période à des règlements de compte de méchants sans-culottes est honteux.
    Comme souvent chacun aurait mieux fait de faire son métier, Catherine et Gérard devraient se contenter de jouer la comédie, et le Premier ministre devrait s'occuper de politique, de préférence en allant s'occuper de la rénovation des gares dans le Grand Ouest.
    Finalement la droite a gagné la bataille des mots et de l'imaginaire collectif, mais elle ne se rend pas compte qu'elle sabote ainsi la République au profit de l'extrême-droite.

    PS. J'ai vu la vidéo de Dassault avec délectation, la grève et les 35H c'est le cancer, les gens protestent dans la rue donc c'est l'anarchie, il est extraordinaire. Et comme les nobles avant 1789, il doit sa fortune d'abord à l'héritage (et à la commande publique...) et non au travail dont il chante les louanges pour ceux qui ne pourront sans doute jamais se constituer un patrimoine et avoir intérêt à s'expatrier.

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