Les faits
Il est probable que beaucoup d'entre vous aient déjà eu vent des importantes déclarations de Nabila Benattia dans l’émission « Les Anges de la Télé-Réalité 5 » sur la chaîne câblée NRJ12. Comme entre temps, de l'eau a coulé sous les ponts -et continue de le faire au moment où je vous parle, sinon ça se saurait- un petit résumé s'impose. Voici, en vidéo, les déclarations de l'accorte demoiselle :
Transcription :
« Apparemment c'était Aurélie et Capucine qui avaient pas de shampoing...uhh Allô, non mais Allô, quoi ? T'es une fille, t'as pas de shampoing, allô ? Allô ? Chai pas, vous me recevez ? T'es une fille t'as pas de shampoing ? C'est comme si j'te dis : t'es une fille, t'as pas de cheveux ! ».
La vidéo est de venue virale et, comme on dit de nos jours, « a fait le tour d'internet ». Les remarques ont d'abord ciblé son idiotie. Puis se sont plus précisément attachée à l'image de la femme que colportait Nabila : ainsi être une femme, c'était être ramenée uniquement à, et n’être préoccupée que par son physique, comme l'illustrait la déchéance ultime, n'avoir pas de cheveux, ce qui vous excluait de facto du cercle féminin. Les présentatrices de shows à la mode l'étrillèrent en l'imitant, de très nombreux détournements fleurirent sur Youtube. On se mit à détailler les opérations de chirurgie esthétiques par lesquelles elle était passée, pour la discréditer encore davantage. Il suffit de taper « nabila allo » dans un moteur de recherche de votre choix pour se voir proposer une liste assez conséquente. Il y eut un article dans le monde.fr, expliquant l'affaire et même un article dans lepoint.fr de Nathalie Rheims qui déplore la tendance du système médiatique à cultiver ce qu'elle appelle la « figure de l'idiotie ».
Les dessous
N'en jetez plus ! Que l'on prépare le bûcher. Si elle se noie, ou qu'elle flotte au dessus, c'est bien qu'elle était une sorcière (car qui a vu quelqu'un se noyer dans un bûcher ?). Pourtant, comme dans toute affaire de mise à mort médiatique, il faut observer le comportement des bourreaux davantage que les affres de la victime. Il y a déjà, c'est vrai, un détail qui me semble révélateur : l'immense majorité des contempteurs de Nabila sont … des contemptrices. L'indulgence masculine dissimulerait-elle dans cette affaire, et étant donné l'objet du délit, quelque concupiscence coupable ?
Comme mon lectorat, toujours au fait des débats de société les plus pointus, aura déjà su élaborer une opinion éclairée sur l'affaire en question (« quelle connasse ! »), je me dois de présenter les faits sous une lumière transverse. Voici une autre vidéo, un tout petit peu plus longue qui replace la saillie dans son contexte :
Transcription :
- Simone : « Il faut que je prenne un shampoing pour les filles, aussi »
- Nabila : « Comment ça, prendre un shampoing pour les filles ? Elles ont pas leur shampoing ? »
- Simone : « Elles veulent, euh elles ont pas de shampoing, il faut que je leur prenne un shampoing »
- Nabila : « ben nan ! Ça rentre pas dans le budget ! »
- Simone : « Nabila est-ce que tu crois que ça, ça rentre dans le budget ? »
- Nabila : « ah mais ça c'est pour tout le monde, c'est pour toute la villa, mais le shampoing là, c'est pas pour tout le monde »
- Le couillon à côté : « ça, c'est pour tout le monde parce que y en a, ils... (coupé) »
- Simone (en apparté) : « Les filles m'avaient demandé d'acheter du shampoing et de l'après-shampoing, parce qu'elles en manquaient, Nabila a dit ouiii, les filles, elles ont qu'à avoir leur shampoing, leurs produits »
- Simone : « bon écoute je vais leur ramener (NDLR : rapporter, bordel ! On ramène quelqu'un, on rapporte quelque chose), on va pas faire d'histoires, je leur ramène un shampoing, la prochaine fois elles se débrouilleront »
- Nabila : « ben c'est n'importe quoi »
- Simone : « ben oui, je sais »
- Nabila : « Moi aussi, je m'achète un truc personnel dans ce cas là »
(Simone s’appelle en fait Frédérique, mais je trouvais que Simone ça passait mieux)
Bigre ! l'affaire se complique : il y aurait donc un budget. Et les filles participant à cette émission de télé-réalité où leur physique est leur outil de travail, auraient oublié leur shampoing et autres produits ? On est en plein dans la faute professionnelle ! De plus, elles prétendent faire payer leur oubli sur le budget commun.
Sombrerait-on dans le grotesque ? Sans doute. N'empêche que Nabila a raison. T'es une fille dans une émission de télé réalité, t'es censée montrer ton cul et tes cheveux, si t'as oublié ton shampoing, tu mérites de perdre et les autres candidats n'ont pas à supporter ton incurie (il est peu probable que Nabila emploie ce type de vocabulaire, mais c'est l'idée).
Mais, si elle a raison, pourquoi un tel déchaînement ? Je laisse un instant la parole au « journal » 20 Minutes du 04 mars 2011 :
« La plus belle du salon, c'est elle! Nabilla Benattia, étudiante en langues à Genève a été élue jeudi soir lors de l'élection de Miss Autosalon qui s'est déroulée dans le club genevois «Moa». Elle travaille sur le stand de la marque française Peugeot.
Le jury l'a choisie parmi les 14 participantes en lice. Elles devaient se présenter dans trois disciplines: en tenue «de travail» (soit dans l’uniforme qu’elles portent sur le stand), en tenue de loisir (jeans et T-shirt), et en robe de soirée. »
Voici donc le destin d'une jeune femme dans nos sociétés modernes et civilisées. Comment ? Mais nombreuses sont celles qui ont une trajectoire différente ! Vraiment ? Qu'on en juge avec cette excellente publicité, « Science: It's a Girl Thing ! », pour encourager les jeunes femmes à embrasser la carrière scientifique. Notons que le clip est financé par la commission européenne (avec vos sous, quoi). Il a été retiré depuis face à l'indignation qu'il a provoqué, mais son angle d'approche me paraît significatif.
Son crime au fond, c'est d’être franche.
Comme je me suis donné du mal pour vous, bande de petits veinards, j'ai déniché deux autres documents : dans celui-ci Nabila admet sans difficulté être une bimbo,
dans cet autre, elle place comme les qualités les plus importante à ses yeux, chez un homme, le physique, le porte-monnaie puis le reste, dans cet ordre.
Dans ces deux vidéos, vous remarquerez qu'il se trouve toujours des vertueuses pour tenter de la faire tomber, sans que ça ne l'atteigne le moins du monde. Le contraste devient alors frappant entre des femmes dont l'hypocrisie éclate à l'écran, et cette Nabila qui exprime avec franchise le mot d'ordre de notre époque : toute action doit être jugée à l'enrichissement personnel qu'elle procure. Si ce que tu fais ne rapporte pas de pognon, fais autre chose. Ses adversaires du jour partagent à l'évidence cette idéologie, comme l'indique leur présence sur un tel plateau, mais font mine, l'air dégoûté, de n'y pas toucher.
Et voilà la raison pour laquelle Nabila est clouée au pilori : il faut le faire, mais pas le dire, ce qui n'est pas sans rappeler l'affaire de l'acteur russe. Planquer son pognon, c'est pas grave, tout le monde le fait, ce qui est grave, c'est d'en faire état. Nabila est donc une professionnelle, en phase avec son époque.
Conclusion
Bien évidemment je ne partage pas les vues de la demoiselle. Mais ce que cette histoire dévoile avant tout, c'est l'interdiction faite aux femmes d'afficher, voire de revendiquer leur vénalité et leur vulgarité. Or, les hommes se comportent ainsi à longueur d'antenne sans être jamais inquiétés ! Il leur arrive bien sûr de dépasser certaines limites, comme avec la Rolex, mais globalement, faire du fric, être un golden boy, un winner, c'est un attribut de la masculinité, c'est sex. Nabila, avec son comportement, c'est une tepu. Double standard, qui associé à la transgression, provoque la curée. La voici bouc émissaire, cible expiatoire de ce mélange d'hypocrisie sociale et de sexisme débridé. Et le fait que les femmes soient les premières à la réduire en charpie n'est pas la moins intéressante propriété de cette affaire. Notons en outre, que le type d’émissions dont il est question dans ce billet est systématiquement produit par des hommes qui s'assurent, à l'aide d'un casting idoine, d'y faire figurer les stéréotypes féminins les plus dégradants qui flattent leurs préjugés machistes et l'indigence de leur imaginaire (tout en remplissant leur porte-monnaie, mais eux ils ont le droit, ce sont des hommes).
On pourrait me faire remarquer que, dans le cas de l'acteur russe justement, la vénalité est punie chez un homme. Mais c'est davantage la trahison qui dans son cas est l'objet de l'indignation : Cyrano qui se barre chez les russes en les parant, eux, des vertus de la démocratie, on est dans la grosse provocation d'un individu qui entend se détruire lui même, un peu à l'image d'un Gainsbourg, toutes proportions gardées.
Qu'il s'agisse de la commission européenne, de la presse féminine, des présentatrices de télés cette histoire en dit davantage sur les déterminants sociaux, que sur le plongeon dans l'ignorance et la bêtise, réel certes, mais bien plus visible dans les débats sur le mariage homosexuel, à propos duquel la seule question qui vaille, dans un contexte d’effondrement économique et social, me semble devoir être : « n'y a-t'il donc, pour nos élites politiques autoproclamées, rien de plus urgent à régler ? ».
PS: Nabila est depuis passée au Grand Journal où lui ont été posées d'expertes questions sur comment on devient Nabila ? Le système médiatique aura su, comme souvent, transformer en un instant un repoussoir en modèle, un des intervenants faisant remarquer que son principal concurrent dans la course au clic, n'est autre que Nicolas Sarkozy, avec son "casses toi pov'con". Cette émission démontre à l'envi que si l'on veut réussir quand on est une femme, il faut prendre modèle sur Nabila, on sera invité en prime time à la télé. Ce n'est donc pas la stupidité seule qui gagne, mais aussi la misogynie.
En bonus, je vous livre cette perle qui circule parmi les banquiers d'affaires (c'est à dire, nos phares de moralité) :
If it flies, floats or fucks, rent it.
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