« steht ihr auf der Gästeliste ? »
Incroyable ! Le
hasard, dont il est dit qu'il fait parfois bien les choses, m'a
permis de rassembler du matériel frais qui me permettra à coup sûr
d'effectuer des avancées significatives dans le cadres de mes
recherches sur le fonctionnement de la femelle germanique dans la
capitale du Reich. Il s'agit, on le sait, d'une espèce particulièrement dangereuse et agressive, pour l'étude de laquelle il convient de s'entourer de
toutes les précautions d'usage, mais un brin de témérité restant
de rigueur, c'est en compagnie de Greg et de Fabien que nous
décidâmes ce soir là, samedi 8 septembre 2012, de nous aventurer
au club branché : « zur Wilden Renate ». La soirée
avait bien commencé et, bien qu'une défection de dernière minute
ait presque refroidi nos hardeurs, nous arrivâmes frais et joyeux
devant la file d'attente inexistante dudit club :
« steht ihr auf der Gästeliste ? » nous demanda, l'air rogue, une jeune femme flanquée de deux armoires à glace.« bah, euh nein pas trop quoi ? Aber wir können trotzdem rein ? ».
La réaction fût similaire à celle -célèbre- de Whitney Houston lorsque Serge Gainsbourg exprima son souhait, à l'écran, d'avoir avec elle une relation sexuelle anale. En gros, ça n'avait pas l'air possible. L'aventure aurait pu s'arrêter là, et ce billet en eut sans doute pâti. Greg prit donc l'initiative :
« eh les potos ! Et si on allait au Paloma Bar, où on a pas réussi à rentrer hier soir ? ».
Positivement ravis à l'idée d'un nouvel échec, nous nous mîmes en route. L'entrée, curieusement, ne posa aucun problème, le destin me réservant en effet d'autres vicissitudes, parmi les plus affreuses. Et nous voici sur une piste de danse pleine à craquer, au son d'un
mix électro, typique à Berlin.
Chaque femelle porte ici son masque à grimaces règlementaire. On danse en s'évitant, un peu comme on prend un bain de foule dans le métro aux heures de pointe, en tentant de ne rentrer en contact ni physique ni visuel avec qui que ce soit. Rien de nouveau jusque là. Si ce n'est un groupe de trois gros messieurs qui viennent occuper la piste de danse de leur présence envahissante et utilisant la technique du derviche tourneur (derviches qui ont au moins l'élégance d'être maigres) pour repousser toute autre personne. Leur énergie épuisée, les voilà partis et la normalité berlinoise reprend ses droits.
J'avise une demoiselle qui
fait partie d'un groupe étendu et central et qui semble avoir jeté
un coup d’œil dans ma direction. Connaissant les us et coutumes de
l'endroit et souhaitant lui signifier tout le mépris et la
condescendance que j'éprouve pour les règles locales, je lui
souris. Sa réaction est classique et immédiate : elle me
tourne le dos avec un regard outragé, un peu comme si, en France, le
matin à 7h30 dans le RER B direction le boulot en banlieue,
j'agitais ma langue de façon obscène sous les yeux d'une passagère
âgée (ceci dit je n'ai jamais essayé et, comme on dit, la vie est
pleine de surprises, quoique pas toujours celles que l'on souhaite).
« Normal, me dis-je, je l'ai bien déchirée ah ah !
Sourire en boite, quel déconneur ! » mais la punition ne devait pas tarder.
« Dein Tanktop ist scheiss. »
Elle se retourne de
nouveau, s'avance dans ma direction et se penchant vers mon oreille
pour exprimer quelque parole réconfortante malgré le bruit
ambiant :
N'ayant pas vraiment vu
venir le coup, je vacille sous le choc.
« Wie heißt du ? »« euh je m'appelle Léo mais euuh... » et la voilà partie.
« Keskeltadi
keskeltadi ?? » « ben elle vient de m'insulter... »
dis-je la voix mouillée, tout en tentant de conserver une posture
digne. Bon. Vexant mais intéressant dans le cadre de mes recherches. On continue
à danser, cependant que je commence à m’inquiéter de
l’éventualité d'un secret consensus réunissant les femelles
présentes, quant à l'information qui vient de m'être si
aimablement délivrée, et qui tend à légèrement entamer ma -toute
relative- confiance en moi.
La voici qui revient pour
frapper à nouveau :
« Wie heißt du noch ? »« Leo. »« Wie alt bist du ? »« mhhh du wirst vielleicht überrascht weil ich... »« WIE ALT ? »« … ich bin 35... »« Krass ! Sooooooo alt ? »
Et elle repart. J'aurais
pu tout de suite me rouler par terre en pleurnichant, mais c'eut été
lui faire trop de plaisir (et puis je me serais sali), il fallait
tenir sous l'avanie et tel Job dans la fange, me cramponner à ma foi
en espérant, sans trop y croire, un bonheur illusoire fruit de jours
meilleurs. Et puis la scène se déroulant sous le regard de
multiples témoins, je devais tenter de sauvegarder l'honneur
masculin mis bien à mal..
Sentant que, quoique
sérieusement secoué, je tenais le coup, et était manifestement
capable de tenir jusqu'au troisième round, elle revint dans ma
direction :
« Was hast du noch gesagt wie du heißt ? »« hum... Leo » (méééé euuuh je te l'ai dit trois fois, arrête de m'humilier comme ça)« dein deutsch ist ok, was machst du hier ? »
Ne souhaitant plus
dissimuler quoique ce soit et encore moins user d'humour, je
délivrais l'information qui en toutes circonstances avait su
m’assurer un échec aussi retentissant que définitif :
« Ich bin informatiker... »« Waaas ? Sooo langweilig ! » Elle marque une pause, puis « wie heißt du noch ? »« Du, vergiß es mit meinem Name : nenne mich einfach der langweilige Opa mit einem scheissen Tanktop. »« ok, langweilige Opa mit einem scheissen Tanktop. » dit elle avec un sourire, pour ensuite repartir vers son groupe, ce qui achève de me surprendre car, on l'a dit, le sourire est interdit ici bas et passible des pires châtiments.
Je la vois du coin de
l’œil discuter avec ses collègues en regardant dans ma direction et
tente de prétendre que tout cela ne m'atteint pas, comme aux beaux
jours, lorsque passant devant une terrasse de café pleine, on marche
dans une énorme crotte, fraiche et grasse, sous le regard moqueur d'accortes et merveilleuses jeunes femmes aux seins gonflés de cette
joie espiègle que provoque, après les émois printaniers, la montée
en sève de toute une nature tournée vers le renouvèlement de la
vie. Bref, rester digne et fier.
« ...aber der Rest ist echt ok »
Elle revient, flanquée
d'une copine que j'ai vu quelques instants plus tôt embrasser
goulûment son mec. La copine s’adresse à moi, peut être pour
expliquer, voire excuser la conduite un peu étrange de ma
Némésis ? :
« Stimmt, ich stehe auch nicht auf deinem Tanktop......... »
Ah ok, donc, en fait,
elles veulent s'y mettre à plusieurs, très bien,
« ...aber der Rest ist echt ok » finit-elle avec un sourire dont la vulgarité calculée cachait mal le désir ombrageux qui brulait ses entrailles, lors même qu'elle me détaillait de haut en bas (« comme un morceau de viande » disent les pu.. les filles en pareille circonstance).
Stupeur.
Je reste un instant
interdit mais trouve la force de lui arracher un nouveau sourire, et
ce, sans que la police n'intervienne, en lui confiant qu'il doit bien
s'agir du tout premier compliment qui m'ait été fait par une
demoiselle depuis cinq ans que je me fais déchirer à Berlin. Sur
ce, elle repartent toutes deux d'où elles viennent, me laissant
perplexe mais décidé à approfondir mes recherches à la lumière de
ces nouveaux éléments.
Quelque minutes plus tard,
pourtant, et alors que je croyais avoir été suffisamment désorienté
pour cette soirée, mon bourreau revient, seule, et se penche vers
moi sans doute pour m'annoncer que j'ai vraiment un énorme
postérieur et... tente de m'embrasser !! oh my god oh my god,
je me débat elle retente dans un échange furieux et remarqué. Ma
condition physique me permettant toutefois de me dégager, elle me
considère avec un tantinet d'appréhension (la peur change de camp !
Hourra !!) :
« Hast du eine Freundin ? »« ja !! »« seit wann ? » (eh t'es de la police toi ?)« seit 5 Jahren »
Et là, son jeu change
subitement :
« OOOOH wie schön ! Wird ihr eine Familie haben ? Kinder ? »
mhhh
'tention, ça pourrait bien être une tactique genre judo, je pousse,
je tire et CRAK ! je te BRISE LA NUQUE !
« ja bestimmt... »« oooh wie schön, wunderbar... » (elle s'en sort pas mal après avoir été repoussée devant tout le monde...)
Sur ce, le groupe cool
entreprend de partir et les gonzesses viennent me voir :
« viens, on va au Golden Gate »« euh oui mais là je suis avec mes potes alors euhh.. »« mais viens quand même »« nan nan, mais bonne chance hein ? »
Social Proof
Mes agresseuses enfin
parties, je me prépare au difficile mais rassurant retour à la
normalité, celle de l'anonyme, honteux et repoussant. Or, les
anglo-saxons nous ont gratifié d'un terme technique : le
« social proof ». C'est celle-ci qui devait fonctionner
par la suite car nous devînmes les véritables stars de la soirée.
Et nous fûmes soudain la cible d'assauts de sourires de la part de
ces demoiselles ce qui ne manquât pas de m'intimider énormément,
cela ne pouvant signifier qu'une punition effroyable dans les
prochaines heures : il était temps de prendre son courage à
deux mains et de fuir ! Nous restâmes encore un peu sans
événement notoire sinon qu'en sortant même la meuf du DJ se
déplaçât pour voir Greg partir (10€, pour obtenir davantage
d'espace publicitaire, contactez moi pour discuter du prix).
Conclusion
Bon, ça va être rapide :
la femelle germanique souhaite être ignorée. Sa beauté doit être
inexistante, et voici ce qui doit être exprimé avec le corps :
« avec mes potes j'ai trop la pêche, qu'est-ce que je m'amuse, mais toi, bien que je t'ai vue, tu m'es parfaitement égale »
Elle veut être considérée
comme un être humain, mais asexué. Et comme tout être humain
allemand, quoique parfois ça frise l'oxymore, elle souhaite ne
jamais risquer se laisser aller à une pulsion qui lui ferait perdre
le contrôle de la situation. Il faut donc faire preuve d'une
patience infinie et d'une bonne résistance aux rebuffades.
Donc, me concernant, comme dans la chanson Aurélie de Wir sind die Helden :
Du erwartest viel zu viel,Die Deutschen flirten sehr subtil.
Autrement dit, il faut
savoir se faire copieusement insulter avant de se faire violer la
bouche :D
Je vais tirer les leçons
de mes trouvailles et publier la suite des mes recherches au prochain
épisode...
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